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Le vendredi 15 novembre 2019

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La transition écologique peut-elle se faire aussi avec des entreprises du ‘capitalisme vert’ ?

La transition écologique de l’économie peut-elle transiger avec des entreprises du ‘capitalisme vert’ ? La réponse d’un certain nombre d’organisations évoluant dans la mouvance de l’altermondialisme est une réponse négative. Puisque le capitalisme par définition serait incompatible avec la recherche d’une économie durable dit-on. Réponse un peu courte. Parce que, d’une part, ce capitalisme vert (à ne pas confondre avec le greenwashing des multinationales) est extrêmement minoritaire comparativement au camp adverse composé de puissantes multinationales dans les secteurs de l’agroalimentaire, du nucléaire, du pétrole, de l’automobile lesquelles se sont dotées de lobbys de plus en plus en plus influents. D’autre part parce que ce capitalisme vert est et sera sous haute surveillance des mouvements, des municipalités et même d’États qui refusent de se faire inféoder.

Alain Lipietz, se plaçant dans la perspective d’un Green Deal argumente la question sans passer par quatre chemins en analysant les forces en présence. L’économiste Gadrey dans un billet déjà paru sur Oikos à propos de l’économie verte dit ceci : « L’économie verte peut être la meilleure ou la pire des choses du point de vue des perspectives du « bien vivre dans un monde soutenable ». On est du côté du meilleur dans certains programmes cherchant à mettre l’économie au service de la transition écologique et sociale, sur un mode démocratique. On est du côté du pire avec le lobbying non dénué de succès des multinationales et de la finance auprès des États et des Nations Unies dans le cadre de la préparation du sommet de Rio + 20 ». En visite au Québec fin avril dernier, Alain Lipietz allait dans le même sens. Dans son billet de juillet sur son blogue, il en prolonge le message qu’il nous livrait alors :

« La transition écologique permet de sortir de la crise économique et de créer massivement des emplois. Ce n’est pas une raison pour accepter (ou refuser) n’importe quoi du « capitalisme vert »…. Certes la crise de ce début du 21e siècle s’enracine, comme la Grande dépression, dans l’écart monstrueux entre la croissance des profits et la baisse des salaires mondiaux, à travers la relocalisation en Asie de la majorité des emplois créés. Elle s’exprime logiquement par des faillites bancaires et une crise budgétaire, et appelle… un recours au planisme, à une régulation de la finance, et un renforcement des droits des salariés. Mais on ne refera pas le New Deal rooseveltien, ni la sociale démocratie d’après 1945. D’abord, quel État supranational pourrait « social démocratiser » un capitalisme mondialisé ? Surtout, deux crises écologiques globales, qui se sont conjuguées pour déclencher la crise économique en 2007/2008, encapsulent toute issue : la crise alimentation-santé, la crise énergie-climat. Nous avons besoin d’un New Deal, mais il sera vert : un Green Deal.

Le diagnostic est simple : si les nouvelles puissances émergentes (l’Inde, la Chine…) relancent l’économie mondiale par les méthodes rooseveltiennes (une voiture et un bifteck quotidien pour chaque ménage), alors elles ravageront le Monde en quelques années « comme une nuée de sauterelles » (Gandhi). Or, les Indiens et les Chinois ont tout autant de droits que nous sur la Terre et l’atmosphère. La généralisation de notre modèle de développement serait une catastrophe ? Alors nous devons commencer par y renoncer nous-mêmes. Selon le GIEC, nous devons réduire de 25 à 40% nos émissions de GES d’ici 2020. Le contenu du Green Deal impliquera une décroissance massive de l’empreinte écologique du Nord-Ouest du Monde. Et la bonne nouvelle, c’est que l’effort à déployer pour faire décroitre cette empreinte nécessitera une énorme activité humaine, rétablissant les conditions d’un quasi plein-emploi.

Cette idée d’une transition verte généreusement créatrice d’emplois, nécessaire pour enrayer la catastrophe, promesse d’un monde plus pacifié et d’une plus haute qualité de vie, se heurte évidemment à un obstacle majeur : les forces constituées du modèle en crise, du « libéral-productivisme ». C’est-à-dire : les grandes entreprises ayant partie liée à ce modèle (agro-alimentaire, nucléaire, pétrole, automobile…), leur capacité à maintenir les gouvernements dans les rails idéologiques et financiers du modèle en crise, à séduire une large base sociale dans leur refus du changement. Jusqu’à présent, ces groupes ont gagné, refoulant les pieuses déclarations onusiennes de 2008 en faveur de la transition verte.

Proclamer que l’écologie est incompatible avec le capitalisme signifie se résigner à ne rien faire. Le Green Deal ne sera pas passé avec les seuls syndicalistes d’EDF et de Véolia, mais aussi avec la technostructure d’EDF et de Véolia. Ici, il convient de clarifier un peu la bordée des invectives écologistes contre le «capitalisme vert».

La transition énergétique exige en gros : un tiers de « sobriété volontaire » chère au « décroissants » (mettre un pull-over plutôt que pousser le chauffage, pratiquer le vélo et le covoiturage…), un tiers d’investissements dans l’efficacité énergétique (réseaux de transports en commun, isolation thermique des bâtiments), et un tiers d’investissement dans les énergies renouvelables (de la méthanisation aux capteurs solaires en passant par l’éolien et l’hydraulique). Ces deux derniers tiers sont le lieu d’une massive création d’emplois directs.

Évidemment, cette croissance de l’activité se traduira comptablement par une croissance du PIB. Eh oui ! La décroissance de l’empreinte écologique implique une croissance économique…

….l’emploi promis par le Green Deal est essentiellement créé dans les deux derniers tiers (efficacité énergétique et énergies renouvelables). Et même si la gestion de la transition est politiquement planifiée, même si les entreprises sont nationalisées (ce qui nous ramènerait simplement à la situation de la période gaulliste…), les entreprises techniquement chargées de la transition resteront pour l’essentiel des entreprises capitalistes, ou, au mieux, des Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif. C’est douloureux à dire, mais une partie des héros de la transition verte seront des entreprises capitalistes tout à fait classiques, dont le modèle le plus contesté est Siemens, qui vient d’abandonner sans un murmure le nucléaire, tant elle est déjà spécialisée dans la construction de matériel ferroviaire et d’éoliennes…

Et il ne s’agit pas de « green washing » ! Il y a green washing quand Total ou EDF se prétendent propres. Mais les industries du ferroviaire ou de l’éolienne sont incontestablement des industries vertes. Il est existe des branches capitalistes tirées par la commande publique (donc « anti-libérale ») et le problème est d’encadrer leur puissance… Elles proposent des solutions productivistes aux problèmes du productivisme : il faudra intégrer, dans le calcul de leur efficacité énergétique, l’énergie grise (celle que consomme la production de leur matériel). Et bien entendu de contrôler la qualité des rapports sociaux en leur sein et avec leurs sous-traitants. C’est le deal qu’il est possible de passer avec elles et qui les amènera à soutenir la stratégie de décroissance de l’empreinte écologique. Significativement, les seuls chapitres du Grenelle de l’Environnement qui ont pu être mené à bien (normes d’isolation des logements et du traitement des ordures ménagères) disposaient de lobbies industriels intéressés à leur mise en œuvre

Pour aller plus loin, voir le livre d’Alain Lipietz Green Deal. La crise du libéral-productiviste et la réponse écologiste , La découverte, 2012

Discussion

2 commentaires pour “La transition écologique peut-elle se faire aussi avec des entreprises du ‘capitalisme vert’ ?”

  1. J’aurais été plus à l’aise si vous aviez ajouté à votre démonstration une notion d’éthique appliquée à ce modèle capitaliste. Par exemple le Triple Bottom Line (désolé pour l’anglicisme), ou de recherche de modes de financement non spéculatifs…


    https://fr.wikipedia.org/wiki/Triple_bottom_line

    Écrit par Citiznet | août 29, 2012, 14 h 22 min
  2. On traduit par ‘triple reddition de compte’

    Écrit par Gilles Bourque | août 29, 2012, 19 h 46 min

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