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Le samedi 23 septembre 2017

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Projet de société et mouvement syndical (2) : pour aller un peu plus loin

Comme mentionné dans mon billet précédent, j’étais invité comme conférencier au dernier conseil fédéral de la FNEEQ-CSN. L’intitulé de la conférence était : Changer de modèle économique ? Pistes de sortie de crise à l’heure de Rio+20. Une occasion en or de renouer avec la CSN dans laquelle j’avais milité pendant 15 ans à une certaine époque.

La réflexion en cours à la CSN depuis le dernier congrès (mai 2011)

Le nouveau président de la CSN, Jacques Létourneau, était également de la partie et a abordé lui aussi ce type de contenu : de quel projet de société le syndicalisme est-il porteur et doit-il faire de l’action politique ou pas ? Si oui laquelle ? Depuis sa nomination, il est intervenu à quelques reprises pour proposer encore plus explicitement que dans les années antérieures que la CSN doit s’inscrire dans un mouvement de renouveau, renouveau dont il a été, dit-il, beaucoup question lors du dernier congrès de la centrale en mai 2011. Dans son allocution, le nouveau président note que les Chambres de commerce et le Conseil du patronat ne se gênent pas, par les temps qui courent, de s’affirmer au plan politique en montant au créneau sur la taxe santé, les redevances des minières etc. Le syndicalisme : si peu!

Mais il s’est fait plus précis sur ce renouveau. Le projet de société de la centrale syndicale et son action politique peut se décliner en quatre chantiers où il faut relancer la réflexion collective: 1) le sort des travailleurs non-syndiqués ; 2) le développement d’une économie durable ; 3) le nouveau rôle de l’État ; 4) la gouvernance démocratique de nos institutions. Quel est le plan de match pour les deux prochaines années ?

Une action politique nouvelle est à venir à la CSN. « Nous allons intervenir publiquement en lançant une invitation aux partis progressistes de venir débattre avec nous à visière levée de ces quatre questions a-t-il dit en ajoutant que la crise des institutions que nous traversons au Québec inclue les syndicats. » Il faut donc aller de l’avant, en premier lieu, pour modifier le sort des travailleurs non-syndiqués : débloquer leur condition sociale quant au salaire minimum, à leur retraite et à leur protection sociale. Deuxièmement, la question d’une économie durable pour le Québec devient impérative. Comment en effet concilier emploi et environnement aujourd’hui ? « Avec une production de moins en moins fondée sur les énergies fossiles dit-il, et de plus en plus adossée à des énergies renouvelables comme l’éolien, l’hydroélectricité alimentant des réseaux de transport en commun comme le projet de train léger sur rail, le solaire, etc. » Bref, soutenir des pratiques d’économie verte.

Revenant sur la crise des institutions et de la démocratie au Québec, le président de la CSN considère que la centrale doit aussi, 3e axe oblige, réfléchir davantage à la question de la démocratie participative. Et à plus court terme à la réforme du mode de scrutin tout comme à l’impact de la Commission Charbonneau lequel est encore difficile à mesurer. Faisant référence à la dernière élection, il signale clairement au passage que le syndicalisme a raté l’occasion de supporter des mesures progressistes de l’État québécois du futur. Il y a donc là un 4e chantier devant porter sur le rôle de l’État. Bref, « démocratie, intervention de l’État, économie durable et répartition de la richesse sont à l’ordre du jour dans l’agenda de notre organisation » a-t-il conclue.

Ces propos, à mon avis, rejoignent bien les récentes propositions de la CSQ à l’effet que s’organise au Québec un Sommet sur la fiscalité et que se crée un Conseil économique et social indépendant du gouvernement mais lui fournissant des recommandations sur des sujets comme ceux-là, Conseil où seraient invités à prendre place les organisations de la «société civile» (syndicats, organisations communautaires, groupes de femmes…).

Pour aller plus loin en matière d’économie durable

Depuis l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dirigé par le Parti Québécois, indépendamment des déceptions à gauche que l’automne nous a fourni à cet égard, on a néanmoins assisté à un déblocage de certains dossiers (éducation, santé, énergies fossiles sur la brèche…). Surtout les quatre premiers mois de ce gouvernement auront permis de soulever des questions auparavant remisées dans les placards sinon tabous, parce que le régime politique antérieur était très fortement marqué par les lobbies de la finance, des multinationales des énergies fossiles et des mines et par des Chambres de commerce très actives. Sans se faire d’illusions, on peut aujourd’hui penser que le rapport de forces est en voie d’être modifié partiellement. Parce que ce dont les mouvements sociaux sont porteurs est recevable.

Autrement dit, le syndicalisme peut se réinscrire en quelque sorte dans l’espace public et opérer des mobilisations sur des enjeux de société plus larges qui pourraient favoriser concrètement des avancées. À cet effet, les propositions produites par les outils financiers de la Centrale, notamment à la Caisse d’économie solidaire Desjardins et à Fondaction, peuvent être mises en débat au sein de la centrale. Ces propositions viennent de délibérations lors de deux rencontres, une tenue en octobre 2011 au Centre Saint-Pierre (réunissant 240 personnes) et une autre aussi nombreuse en avril 2012 à Joliette. Sans compter la démarche internationale des Rencontres du Mont-Blanc (RMB) à Chamonix en 2011 et le rendez-vous de Rio+20. Dans cette perspective, le chantier d’une économie durable a déjà passablement de consistance. Et c’est aussi dans ce chantier que les obstacles sont peut-être les plus considérables parce que la force des multinationales y est à son meilleur au Québec comme partout ailleurs dans le monde.

Le renouveau du syndicalisme en matière d’économie durable peut en outre converger avec ce qui est observable du côté du mouvement coopératif, lequel a récemment réfléchi lui aussi sur des enjeux plus larges dans le cadre d’une conférence internationale à Lévis à 2010 (dont les traces écrites se retrouvent dans un ouvrage), démarche qui s’est poursuivie avec le Sommet international Desjardins/Alliance coopérative internationale en octobre dernier. Voir à ce propos mon billet d’octobre dernier.

Il y a donc quelques belles pièces au dossier ces dernières années qui renouent avec la tradition de positions progressistes initiées dans les années 1970, lesquelles avaient été marqué par un projet de société bien campé dans un manifeste, Ne comptons que sur nos propres moyens (largement diffusé et discuté dans le mouvement) et l’ouverture d’un 2e front comme on disait à l’époque signalant par là la dimension politique de l’action syndicale.

L’apport des outils financiers de la CSN sur l’économie durable

En quoi consiste l’apport de ces outils financiers? On trouve le libellé de celui-ci sous forme de 5 grands chantiers et de 20 propositions? En résumé il y a d’abord une nouvelle conviction qui prend forme, celle qu’il faut revisiter le modèle québécois de développement avec une nouvelle porte d’entrée, le défi écologique. Car c’est un nouveau capitalisme sauvage qui a surgi depuis 20 ans provoquant la crise alimentaire, énergétique et climatique. C’est à partir de cette entrée qu’on se départira de l’idée reçue que notre société est prisonnière d’une croissance écologiquement insoutenable et donc condamnée à produire toujours plus sans égard aux écosystèmes de la planète. En fait la question centrale n’est-elle pas comme le disent les économistes Gadrey et Lipietz : quoi faire croître et quoi faire décroître ? D’où l’importance de politiques syndicales fortes en matière de développement durable, ce qui a été amorcé au dernier congrès de la centrale en 2011 et sur quoi réfléchissent abondamment des groupes de recherche comme l’IREC ou la CRDC.

Avec les années 2000, la mondialisation néolibérale est entrée en force. Les Dragons et les Tigres d’Asie s’écrasent, la finance capitaliste passe progressivement aux postes de commande à l’échelle internationale, le FMI et la Banque Mondiale font déjà depuis un moment la pluie et le beau temps, etc. Sauf que ! Un grand rassemblement à Seattle en 1999 devient le signe annonciateur d’une société civile internationale émergente. Le Forum social mondial (FSM) naît en 2001 à Porto Alegre au Brésil. De plus une autre dynamique moins visible mais non moins réelle émerge : le syndicalisme se recompose à la même échelle en 2006 par la création d’une seule centrale internationale, la CSI. Le mouvement des agriculteurs et des paysans aussi tout comme le mouvement coopératif font des avancées similaires : congrès de l’ACI de 2009 et 2011 ; initiatives des RMB de 2011 ; Sommet Desjardins/ACI en 2012 et congrès de l’ACI à Manchester l’automne dernier qui marque un tournant (nous reparlerons de ce dernier).

Il y a là le début de quelque chose qui n’a pas cessé de progresser pendant plus d’une décennie. Il y a un inédit et un saut qualitatif, c’est-à-dire le début d’un décloisonnement des luttes (jusque là très sectorielles), le début d’un changement d’échelle (depuis trop longtemps repliées sur le local et le national) et la prise de conscience d’une urgence écologique qui fait son chemin. Bref, nous entrons dans l’ère de la transition écologique de l’économie.

Cette transition va demander beaucoup en termes de volonté politique de nos gouvernements. Condition première : l’entrée en scène des mouvements sociaux pour faire la preuve des possibles en la matière. Transformer nos infrastructures pour passer à la priorité du transport en commun, passer aux énergies renouvelables, accélérer le passage à une agriculture et à une foresterie écologiquement intensive, voilà trois exemples majeurs de combats qui seront longs et difficiles. Voilà pourquoi le syndicalisme doit opérer une «petite révolution culturelle» et faire mouvement avec d’autres organisations dans la construction d’un modèle alternatif de développement. Modèle qui s’appuiera notamment sur deux pôles : 1) forcer la décroissance dans certaines filières ; 2) développer massivement des filières durables. À défaut de quoi le syndicalisme restera un spectateur ou un gérant d’estrade de ce qui se passe dans l’espace public. C’est dans ce sens que j’ai pris la parole au conseil fédéral de la FNEEQ-CSN.

Pour ceux et celles qui ont un peu plus de temps devant eux, il est possible de visionner un vidéo de 50 minutes de cette intervention qui déplie tout ce dont nous venons de dire.

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