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Le mardi 21 novembre 2017

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Le quasi-silence politique des mouvements sociaux

En politique, par les temps qui courent, on navigue à vue. Les partis politiques manquent de vision en naviguant à vue, les médias ne traitent que des tactiques politiques des partis en les comparant les uns aux autres. Dans les médias traditionnels, beaucoup de bavardage et, dans les médias sociaux, beaucoup de gazouillis. Tous ces médias ont besoin d’être alimentés par des mouvements sociaux. Le mouvement étudiant a beaucoup donné dernièrement à cet effet. Le mouvement écologique a réussi à la dernière élection à réunir huit organisations (de sensibilités surtout fort différentes) autour d’une plate-forme politique commune et d’une annotation qualitative de chaque parti autour d’un certain nombre d’indicateurs. Il s’est aussi organisé pour que çà se sache. Mais du côté des syndicats, des organisations communautaires, des coopératives et autres entreprises collectives, des groupes de femmes, ce fut plutôt le silence radio avant, pendant et après l’élection. Ou presque! Les lobbies d’affaires, par contre, s’agitaient. En tête de liste, celui des gazières avec Lucien Bouchard et celui des Chambres de commerce. Bref il y a deux témoins gênants de la faiblesse de l’action politique des mouvements sociaux : 1) les dernières élections québécoises; 2) l’absence de réaction aux mesures du gouvernement du PQ pendant que les lobbies d’affaires s’agitaient.

Certains se sont laissés emporter par la petite vague qui fait dire que «les élections, y a rien là!». Mais chaque élection, si dérisoire soit le contenu véhiculé (médias obligent!), apporte son lot de choix et de défis pour l’avenir. Par exemple la dernière, avec son résultat inattendu, a débloqué la situation étudiante, a débloqué celle du gaz de schiste, a débloqué celle du financement des partis politiques, a débloqué celle de la taxe santé, a relancé l’idée d’une politique agricole fondé sur la souveraineté alimentaire, a ré-ouvert le scénario d’une loi-cadre portant sur les entreprises collectives (que certains nomment peut-être prématurément, loi-cadre en économie sociale), etc.

Même si au détour, tout cela peut nous laisser déçus à court terme, il n’en demeure pas moins que la société québécoise était plus ou moins bloquée par la consolidation des corporatismes de tout horizon depuis une bonne décennie. Avec en prime, la montée en puissance des lobbies des multinationales du gaz, du pétrole et des mines qui nous servent l’«indépendance énergétique» à l’américaine (en misant sur le gaz de schiste) comme modèle. Heureusement l’action des regroupements de citoyens le long de la Vallée du Saint-Laurent prolongée par une petite filière écologiste au sein du PQ a brisé cet élan. L’expression d’une parole publique des mouvements sociaux risque d’être davantage prise en compte maintenant. Ne doit-on pas alors questionner nombre d’organisations sociales qui ont la fâcheuse tendance à s’en tenir aux pratiques du simple groupe d’intérêts. «À chacun ses oignons» sur un marché concurrentiel de financement public et de mesures législatives spécifiques. Bref, le besoin de nouvelles formes de politisation prenant en charge des questions plus larges, c’est-à-dire d’intérêt général, se fait sentir. Ce sont d’ailleurs assez souvent des questions vitales peu traitées par les partis avant, pendant et après les élections comme les enjeux de la solidarité internationale (mise sur la sellette par les nouvelles politiques de l’ACDI), la souveraineté alimentaire (en danger réel depuis un bon moment), la réforme de la législation du travail en faveur des non-syndiqués (ce qui urge), l’indépendance énergétique à l’égard des énergies fossiles de tout acabit (qui a tendance à faire du surplace), etc. Bref se faire entendre dans le débat politique.

Repenser la société au sein des mouvements peut fournir une vision et des propositions

Le vent est peut-être en train de changer. Nos démocraties sont un peu moribondes. Mais la crise sans fin dont la pointe visible a été 2008 a réveillé dans plusieurs sociétés des aspirations et des projets qu’on pensait enterrés… Par exemple chez les agriculteurs la menace qui pèse sur eux par les multinationales agroalimentaires : sur leurs terres, sur la distribution de leurs produits, sur le contrôle de la force de travail par les «intégrateurs», sur la gestion de l’offre…La souveraineté alimentaire est donc en train de monter en flèche ici comme ailleurs dans le monde même si les modalités sont différentes d’un pays ou d’une région à l’autre…Dans le mouvement syndical aussi. Dans un récent billet, je citais le nouveau président de la CSN lors de sa présentation au conseil fédéral de la FNEEQ-CSN : « Nous allons intervenir publiquement en lançant une invitation aux partis progressistes de venir débattre avec nous à visière levée de quatre questions a-t-il dit en ajoutant que la crise des institutions que nous traversons au Québec inclue les syndicats » : 1) le sort des travailleurs non-syndiqués ; 2) le développement d’une économie durable ; 3) le nouveau rôle de l’État ; 4) la gouvernance démocratique de nos institutions.

Cela fera probablement partie du plan de match de la CSN pour les deux prochaines années, de nouvelles élections au Québec étant à prévoir comme on peut s’en douter. Mais d’autres organisations sont-elles à préparer un tel plan de match ? À la FTQ et à la CSQ ; dans les organisations communautaires ; dans le mouvement coopératif et d’économie sociale ; dans les organisations du mouvement des femmes ; dans les OCI ? Y aura-t-il convergence de ces organisations pour un ou deux événements majeurs à l’occasion de ces prochaines élections. Peut-être que je rêve tout haut. À voir !

Ne pas s’en tenir à la défense de valeurs

Il ne suffit pas de défendre une représentation du monde (exprimer des convictions ou des valeurs comme on le dit souvent par les temps qui courent), il faut transformer les pratiques innovatrices les plus porteuses de ses valeurs en propositions politiques; bien caractériser la crise actuelle; en discuter entre organisations syndicales, coopératives, communautaires, écologiques; exiger des partis politiques qu’ils en fassent des politiques publiques. Un exemple de cela : ce que propose les outils financiers de la CSN, la Caisse d’économie solidaire et Fondaction depuis deux ans. Ce qui, de plus, a eu une résonance internationale avec les Rencontres du Mont-Blanc (RMB) de 2011 à Chamonix, lesquelles ont retenti jusqu’à Rio en juin 2012.

Bien sûr, il semble difficile d’imaginer aller au-delà du capitalisme. Pas tant que çà quand on constate que les financières, les pétrolières, les gazières et les minières de ce monde nous ont littéralement enfermé depuis les cinq années de turbulences dans une crise sans fin où les pays du Nord demeurent en l’état et les pays du Sud carrément entravés dans les aspirations que les Objectifs du Millénaire pour le Développement leur avaient fait espérer un temps. Et on sait aussi davantage qu’il faut éviter de se perdre dans la gestion, dans la «gouvernance» si bien critiquée par le politologue Alain Deneault dans son livre Gouvernance. Le management totalitaire (chez Lux, 2013), livre qui met en lumière que l’utilisation tout azimut de cette notion pourrait être, en fait, une manière bien néolibérale de privatiser la politique, de déréguler l’économie, de privatiser en douce les services publics en perdant de vue d’autres notions bien plus importantes comme celles de gouvernement, de démocratie, de débats et de choix politiques. Bref d’émasculer notre pensée critique.

Discussion

3 commentaires pour “Le quasi-silence politique des mouvements sociaux”

  1. Texte intéressant, Louis.
    Deux nuances cependant:

    - côté mouvements sociaux et syndicats, la Coalition Solidarité Santé et la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics (entre autres) ont produit des documents de réflexion, d’analyse et de revendication très clairs. Elles ont présenté des propositions au bénéfice de toute la société.

    - je n’irais pas jusqu’à dire, comme toi, qu’il y a eu un déblocage du côté de la taxe santé. Le budget Marceau a parcouru pas plus de 10% du chemin souhaité ! Des pinottes !

    Écrit par Jacques Fournier | février 20, 2013, 12 h 42 min
  2. Il faut certainement déplorer le manque d’envergure de la réflexion politique au Québec: l’immédiat arrive mal à s’inscrire dans un projet global. Les élections sont sans doute un moment clé pour faire du chemin, mais on ne peut pas dire que ce fut le cas cette fois au Québec. Nous sommes enfin sortis d’un système axé sur la privatisation des biens publics, mais nous ne sommes pas entrés dans une période où des propositions soient de nature à mobiliser la population. Comme le dit Jacques, trop peu c’est comme pas dans les dossiers de la fiscalité (taxe santé, gratuité universitaire, etc.). En ce qui concerne la politique énergétique, on dirait que l’élan a été freiné des quatre fers depuis quelques mois alors qu’il y a là un terrain propice à la convergence des énergies… Il reste à faire pour mobiliser autour d’un projet québécois et nous sommes emprisonnés sur la plan fédéral par un gouvernement autoritaire et une constitution intangible.

    Écrit par René Lachapelle | février 20, 2013, 13 h 02 min
  3. [...] : « il faut éviter de se perdre dans la gestion, dans la «gouvernance» », dit Louis Favreau, en recommandant ce [...]

    Écrit par il y a gouvernance et gouvernance | Gilles en vrac… | mars 13, 2013, 19 h 02 min

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