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Le samedi 24 août 2019

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«Small is not so beautiful» ou les limites du développement local

J’ai été pendant plus de 20 ans à exercer le métier d’organisateur communautaire et j’ai enseigné dans une université le développement des communautés. Je dirige une chaire de recherche dans ce domaine, la CRDC. Autant dire que le développement local est ma tasse de thé. Mais dans bon nombre de rencontres auxquelles je participe, je suis frappé de la persistance du mythe «Small is beautiful» qui perdure. Cela en fera certainement tiqué plus d’un que je dise cela mais bon nombre d’organisations communautaires et d’associations de solidarité internationale ne jurent que par les vertus quasi-exclusives du travail à la « base », et plus souvent qu’autrement les nouvelles générations d’organisations. Qu’est-ce à dire ? Que tout se passe et va se passer dans les communautés locales, tout passe par les initiatives d’une économie de proximité dans ces communautés et que les grandes organisations préexistantes (les grandes coopératives, les grands syndicats, etc.) ne sont pas réformables. La question que je soulève constamment : oui mais qu’en est-il du rôle des États et du rôle de l’action collective à plus grande échelle (celle des partis progressistes comme celle des mouvements sociaux) pour construire un rapport de force ? Et qu’en est-il de la recherche d’une alternative globale car les alternatives locales auront beau se multiplier par dizaines de milliers, on se doute bien que cela ne sera pas suffisant à changer le monde ?

Le travail à la base dans les communautés

C’est un vieux problème du développement communautaire : face aux politiques « top down » des États jugées inefficaces, voire inappropriées, la tentation est grande d’adopter une position ou/et une conviction que le changement social ne se fera que par le « bottom up », c’est-à-dire dans le « développement par le bas ». Les projets « bottom up » sont souvent «anti-étatistes», branchés presque uniquement sur une intervention à petite échelle, dans des contextes où les canaux institutionnels permettant aux organisations de se faire entendre sont peu crédibles, faibles ou inexistants. La proximité des populations, la plus grande agilité présumée de ce type d’intervention (dépourvue de bureaucratie), l’autonomie à l’égard de toute institution…sont les caractéristiques le plus souvent mises en valeur dans ce travail de mobilisation locale. Souvent un peu trop !

Cette stratégie a ces limites : l’efficacité structurante de ces projets est pour la plupart du temps assez faible au plan économique et au plan politique tout en obtenant des succès…locaux. Par exemple le marché pour les produits de cette économie très locale est relativement réduit. Et l’influence qu’ils ont sur les institutions (les partis politiques et les élus notamment) est souvent nulle. Sans compter la rivalité entre ces organisations qui sont pour la plupart en quête de financement public s’alimentant plus souvent qu’autrement aux mêmes sources.

Ce courant persistant dans nombre de mobilisations collectives, courant que je qualifierais de « basiste » fait peu de cas des conditions réelles de réussite observées dans de nombreuses recherches portant sur le Québec (Bourque et alii 2007) comme sur la coopération Nord-Sud (Favreau et alii 2010). Quelles sont ces conditions de base ? Globalement et dans une perspective de coopération internationale, la présence de trois acteurs qui convergent et favorisent la rencontre d’un mouvement ascendant (« bottom up ») et d’un mouvement descendant (le « top down ») : 1) la capacité des organisations à mobiliser les leaders de communautés locales et à créer des passerelles avec les institutions locales ; 2) l’appui actif d’institutions locales (le centre communautaire, le dispositif local de microfinance, les églises locales, la commune ou la municipalité…) ; l’ouverture des pouvoirs publics aux demandes des communautés ou, à tout le moins, un lien fort avec des organisations coopératives, syndicales ou paysannes nationales disposant de filières d’entrée au sein de l’État.

Ce «basisme» oublie l’objectif à terme qui est non seulement de créer des communautés fortes mais qu’on ne peut y arriver qu’en travaillant à d’autres échelles dans le cadre d’un rapport de forces que toutes les organisations de la «société civile» ont avec des adversaires. Lesquels ? D’abord et avant tout de grandes multinationales qui gouvernent nos vies (alimentation, santé, énergie et transport, communications…) comme j’en ai fait trop rapidement la démonstration dans un de mes billets précédents. Or les trois volets dont je viens de parler sont constitutifs de la construction de ce rapport de forces pour soutenir le développement d’un État social: 1) en arriver à produire des services collectifs de base de caractère public en matière de santé, de services sociaux, d’éducation… et donc un minimum de politiques sociales. La tentation est grande de s’en tenir à des services communautaires sans lien avec l’impératif de développement d’un service public ; 2) la transformation des rapports de travail : faire exister un droit du travail, reconnaître le syndicalisme dans les principaux secteurs de l’économie, développer une politique de l’emploi, développer une politique de soutien à l’économie populaire. Cela est très peu pris en compte dans le « travail à la base » de bon nombre d’organismes de coopération internationale ; 3) le développement d’un tissu économique productif et des politiques économiques axées sur le renforcement des territoires. Ce type de développement est souvent oublié ou négligé.

La conception d’un État social digne de ce nom a pu se développer dans les sociétés du Nord à la faveur de luttes sociales, notamment grâce aux mobilisations du mouvement ouvrier (syndicats, coopératives et partis politiques de gauche) et du mouvement des femmes, luttes qui ont donné le maximum de leur efficacité en étant coordonnées, convergentes, portées par des organisations capables de multiplier les échelles d’intervention. Le plus bel exemple est celui du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) en France et son expérience d’unité au lendemain de la 2e guerre mondiale tel que relaté par Stéphane Hessel dans son populaire essai publié en 2010 Indignez-vous !

Cet État social est, bien sûr, à renouveler au Nord car il a en partie reporté en sous-traitance bon nombre de services collectifs (services refilés au secteur privé ou au secteur associatif). Et les gouvernements successifs, surtout avec la crise que traverse la planète depuis cinq ans, restent souvent coincés sur la seule dynamique de la démocratie représentative alors que la démocratie oeuvre aussi dans le registre délibératif (consultation des forces sociales et dialogue social entre partenaires…) et dans le registre associatif (reconnaissance de la société civile, de son autonomie et de sa légitimité).

Au Sud, cet État social est à reconstruire parce les programmes d’ajustement structurel (PAS) ont littéralement démantelé ce qui avait commencé à émerger dans les années 1960 et 1970. C’est que le rapport impôts/citoyenneté bâti sur plusieurs décennies dans les pays du Nord n’a pas encore eu lieu dans de nombreux pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.

Cela surprendra peut-être mais, historiquement, la démocratie a reposé sur une philosophie politique qui donnait à l’impôt le fondement premier de la citoyenneté. En d’autres termes, une fiscalité obtenue sur un financement librement consenti des citoyens d’un même pays. Et cet impôt est le prix que nous payons pour avoir collectivement des services publics : des enseignants, des infirmières, des travailleurs sociaux, des routes, de l’électricité à moindre coût, une collecte sélective des déchets, des espaces aménagés pour les loisirs, des mesures en faveur de l’emploi des jeunes, en faveur de l’habitat coopératif et communautaire…Réalité souvent oubliée ou perdue de vue notamment par les générations qui n’ont pas eu à lutter pour que le Québec en arrive là et qui se disent trop taxées. Réalité souvent non perçue au Sud par ce que les États nationaux sont souvent des États prédateurs et clientélistes à souhait. Cet impôt est donc la première expression de la citoyenneté et de la démocratie parce qu’elle favorise une certaine redistribution de la richesse et agit par effet domino sur le développement de nos communautés.

En résumé, la force de ce lien entre citoyenneté et impôt est le point de jonction de la redistribution de la richesse et de la démocratie. C’est là toute la base des relations entre l’économie et nos institutions démocratiques. Sans institutions et mouvements démocratiques, l’économie est laissée à elle-même et la croissance considérée comme source automatique de progrès social et culturel (pensée néolibérale). La démocratie fonctionne autrement : elle s’appuie en premier lieu sur les élus qui nous représentent à l’Assemblée nationale… Puis il y a les gouvernements locaux qui cherchent à se tailler une place par rapport aux gouvernements centraux. Mais la démocratie n’est pas que représentative. Elle est aussi faite de milliers d’associations de toutes sortes : associations de quartier, coopératives, syndicats de travailleurs, organisations de développement local, organisations de coopération internationale, groupes de femmes, réseaux de jeunes, organisations d’agriculteurs, associations de retraités…lesquels pour être efficaces et structurants doivent sortir du «small is beautiful» et penser faire grandir leur force de frappe à d’autres échelles que le local.

C’est dans cette perspective que le développement local doit penser son intervention s’il veut devenir durable et solidaire. Les nouveaux comités de citoyens, ceux mobilisés pour un moratoire sur le gaz de schiste dans la Vallée du Richelieu que j’ai pu observer de près dans les dernières années l’ont bien compris: a) ils se sont d’abord regroupés sur une base interrégionale ; b) ils ont aussi commencé à réfléchir sur les alternatives au gaz de schiste et plus largement à la question de l’indépendance énergétique du Québec à l’égard des énergies fossiles ; c) ils s’internationalisent en développant des passerelles avec leur alter ego en Europe (en France et en Pologne) et dans le nord-est américain.

L’autre conclusion à tirer est à l’effet de ne pas penser que les grandes organisations internationales comme l’ACI (coopératives), la CSI (syndicats), l’OMA (agriculteurs) sont inaptes au changement et ne captent pas ce qui se passe «à la base». La dernière décennie prouve plutôt le contraire : ces grandes organisations sont en train de se renouveler sérieusement. On y reviendra.

Discussion

2 commentaires pour “«Small is not so beautiful» ou les limites du développement local”

  1. Je suis d’accord pour affirmer que les structures sociales ayant un poids déterminant, il faut en arriver à les faire changer et cela passe par la fédération des initiatives innovantes. En ce sens, une initiative isolée ne renouvelle pas un modèle. Mais il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain: sans ces initiatives modestes, les grandes fédérations tournent à vide. Il me semble qu’actuellement le grand enjeu c’est la re-construction des espaces délibératifs portés par les mouvements sociaux. Il n’y a pas de clé facile, mais il y a un passage obligé par ces belles petites initiatives qui sont ouvertes à partager leur expérience et leurs expertises… si des forums leur permettent de prendre place à la table des « grands ».

    Écrit par René Lachapelle | mai 30, 2013, 13 h 22 min
  2. [...]   [...]

    Écrit par Oikos Blogue | «Small is not so beautiful... | juin 6, 2013, 16 h 58 min

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