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Le samedi 24 août 2019

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Mégantic : « Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves ? »

C’est ce cri de Claude Péloquin, inscrit sur la murale du Grand Théâtre de Québec, qui me vient à l’esprit quand je pense à ce drame épouvantable du train fou de Mégantic. Une cinquantaine de victimes, une quarantaine de bâtiments brûlés, quelque chose comme 5,7 millions de litres de pétrole brut répandus au total, dont 100 000 litres déversés dans le lac Mégantic et la rivière Chaudière (du pétrole de schiste contaminé par des produits chimiques cancérigènes???).

Dans la roulette russe à laquelle nous jouons avec ces produits dangereux que sont les énergies fossiles, les Méganticois ont tirés le mauvais numéro. Malheureusement il faut admettre qu’ils ne se sont pas aidés. Ils ont participé à l’élection majoritaire de ce gouvernement qui, par son acharnement criminel à déréglementer l’État et à poursuivre sans aucune limite l’enfermement de l’économie canadienne dans un modèle à forte intensité carbone, est directement responsable du drame de Mégantic.

Lorsque j’ai écrit ce billet, je venais d’écouter l’émission radio-canadienne ‘Pas de midi sans info’, avec Jacques Beauchamp, où les panelistes étaient invités à faire le bilan de la couverture médiatique de l’événement. Si ça n’avait été de Dominique Payette, maintenant prof de journalisme à Laval, on en serait encore une fois resté au niveau des « émotions ». Mais les vraies questions sur les responsabilités du drame, soulevées par Mme Payette, ont assez rapidement été mises sur la voie de garage, si j’ose dire. La radio d’État ne joue pas ce jeu-là ! En général, ce ne sont pas les médias qui ont cherché à identifier ces responsabilités. Ce sont des citoyens ou des experts qui ont osé prendre la parole et dénoncer les responsables, dont le ‘J’accuse’ bien senti de Rodolphe De Koninck, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques à l’Université de Montréal, ou l’intervention de Serge Robert, le fils d’Henri-Paul Robert, ancien chef de gare de Lac-Mégantic ! Je vous invite, aussi, à aller lire à ce sujet l’éditorial de Robert Laplante de la revue de l’Action nationale, « Le déraillement du régime ».

Deux mois après le drame, le débat public sur notre dépendance à ces produits dangereux, qui aurait dû normalement être engagé, n’a jamais eu lieu. Plutôt que nous préparer à la nécessaire transition énergétique du modèle économique, les médias se demandent lequel des modes de transport serait le moins dangereux, avec un parti-pris évident pour les pipelines. On se demande bien pourquoi ($$$$)…

Encore une fois ce sont les acteurs de la société civile (voir Martin Lachapelle dans L’Aut’journal ou encore André Bélisle de l’AQLPA) qui jouent le rôle de quatrième pouvoir, ou plus précisément de contre-pouvoir face aux trois pouvoirs incarnés par l’État (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire). Évidemment, puisqu’il a été confisqué par le capital, ce pouvoir des médias ne joue plus son rôle, d’où la crise des médias et la popularité croissante des médias sociaux.

Mais qui va payer la note de 500 millions $ et plus entraîné par le train fou ? Comme pour les sites miniers orphelins, il semble que les vrais responsables de ces dégâts environnementaux nous roulent dans la farine et passent les factures aux citoyens. Non satisfaites de contribuer de moins en moins au fardeau fiscal global des sociétés dans lesquelles elles font des affaires, les entreprises actives dans le secteur des ressources naturelles réussissent à ne pas payer les dégâts dont elles sont directement responsables. Le gouvernement fédéral, alors ? Robert Laplante nous rappelle sans détour « [qu']il est inutile de faire semblant d’être inquiet et de se demander qui va payer. Ottawa organise le transport, fixe les règles et laisse aux provinces le fardeau des dommages collatéraux engendrés par ses choix et ses manières. » Le gouvernement de Pauline Marois a peut-être fait une bonne gestion de la crise, mais tout semble indiquer qu’il va manquer totalement le bateau en ne menant pas la bataille sur le plan politique, là où il détient des cartes solides dans son jeu. Encore une fois, écoutons Robert Laplante :

« Une mobilisation adéquate peut nous donner un rapport de force redoutable. Imaginons seulement que le gouvernement du Québec décide de boycotter tous les forums, comités et instances où se discute l’avenir du transport pétrolier, imaginons qu’il fasse d’un engagement solennel, assorti d’un premier versement de 500 millions de dollars, d’Ottawa à rembourser intégralement les coûts de restauration de Lac-Mégantic la condition de reprise de toute discussion avec les compagnies canadian, les gouvernements provinciaux et les instances fédérales de sa participation à quelques discussions que ce soit. Pas de participation au comité avec l’Alberta, pas de réponse à Irving qui veut acheter MMA, aucune disponibilité pour les lobbyistes pétroliers, etc. Imaginons qu’il lance en parallèle une commission d’examen et d’enquête – dont les frais seront ultimement compris dans un éventuel accord de compensation – dont le mandat serait d’examiner l’impact de l’économie pétrolière canadienne sur l’économie du Québec. »

Train ou pipeline ? Inconscience ou aveuglement ?

C’est à croire que les journalistes n’ont plus aucun libre-arbitre, qu’ils se font manipuler à l’os par les lobbys du pétrole, qui lancent en répétition leurs menaces sans aucun commentaire critique des médias. Les projets de nouveaux pipelines pour le transport des sables bitumineux sont présentés comme la seule alternative !!! Mais est-ce que quelqu’un peut rappeler que la situation actuelle (pipeline de Portland transportant du pétrole léger) ne pose aucun problème depuis 50 ans et qu’elle demeure la solution la moins coûteuse et la plus sûr dans le court-moyen terme !

Ce qui est pire c’est que les lobbys du pétrole et du gaz ont réussi à étouffer toute remise en cause d’une économie fondée sur le carbone et d’une nécessaire transition dans ce domaine, comme cela est maintenant le cas en Europe, où la transition énergétique fait partie du discours public. En raison du traitement journalistique dont il a été l’objet, le drame de Mégantic a été réduit à l’histoire d’un train fou, alors qu’il pose directement la question d’un modèle économique insoutenable. Malgré les images épouvantables que nous avons pu voir, le drame de Mégantic est bien peu de chose lorsqu’on le compare aux drames innombrables, actuels et futurs, des changements climatiques. Les événements climatiques extrêmes ont déjà fait des milliers de victimes, qui n’ont pas fait les manchettes de journaux pendant des semaines. À elle seule, l’élévation du niveau des océans vont entraîner des coûts humains et matériels astronomiques (les îles du Québec seraient d’ailleurs parmi les plus vulnérables !).

La seule véritable alternative crédible aux matières dangereuses que constituent les énergies fossiles est un plan de long terme pour son élimination graduelle. Le plus vite nous commencerons cette transition énergétique, le moins coûteux seront ses impacts négatifs. Des sociétés comparables au Québec (la Suède, le Danemark) sont déjà bien avancées dans cet effort. Une ambitieuse stratégie d’électrification et d’efficacité énergétique devrait rapidement être mise en place. Des efforts redoublés devraient être fait pour la production d’éco-combustibles issues de la biomasse. Et ces efforts devraient être financés grâce à une fiscalité écologique conséquente, en particulier une taxe carbone croissante.

Si nous ne faisons rien, l’histoire devra nous juger sévèrement. Nous sommes complices d’un « crime contre l’humanité » dont nos dirigeants, ceux pour lesquels nous votons, ont des responsabilités fondamentales.

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