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Le dimanche 28 novembre 2021

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Il serait temps de prendre le contrôle de l’aluminium

Récemment, dans un éditorial de Jean-Robert Sansfaçon sur les surplus coûteux d’Hydro-Québec et de la menace d’Alcoa, plusieurs lecteurs exaspérés réclamaient ni plus ni moins la nationalisation de cette industrie comme solution ultime face au chantage de ces multinationales. Il me semble que l’idée de reprise de contrôle de l’aluminium est loin d’être à dédaigner et qu’elle mérite qu’on s’y attarde plus longuement. D’autant plus que la conjoncture favoriserait cette situation, l’industrie de l’aluminium étant en ralentissement alors qu’Alcoa doit déprécier 1,7 milliard $ d’actifs

À l’heure où les nouvelles économies dominantes (Chine et Brésil) ont choisi les sociétés d’État comme instrument privilégié de politique industrielle, c’est le refus dogmatique de considérer cette solution qui m’apparaît aujourd’hui insensé. En tenant compte des contraintes structurelles associées à l’industrie des ressources – barrière à l’entrée, accès aux capitaux, contrôle des marchés –, le Québec aurait intérêt à se pencher sérieusement sur les tenants et aboutissants pour une reprise de contrôle de nos ressources. D’autant plus que, dans la mesure où ces ressources naturelles ne sont pas renouvelables, elles sont à jamais perdues pour le Québec lorsqu’elles sont exploitées sans contreparties, lorsque leur exploitation se fait sans transformation d’aucune sorte ici même. Leur exploitation représente alors une dépréciation du capital naturel des Québécois sans ajout d’actif tangible permettant de transférer ce capital aux générations futures. Pour compenser cette perte, l’État a toute la légitimité d’intervenir en créant des sociétés d’État qui pourront s’accaparer d’une part significative de la valeur ajoutée issue de cette exploitation pour accumuler un capital physique et financier transmissible dans le temps.

Dans ce contexte, la seule alternative socialement responsable pour l’exploitation des ressources naturelles serait que l’État du Québec se donne une stratégie pour favoriser la création d’entreprises géantes à contrôle québécois (privé, publique ou mixte). Dans un billet de février 2013 je proposais que la société d’État Ressources Québec crée des filiales opérationnelles dans le domaine de l’exploitation et la transformation de métaux considérés comme stratégiques pour l’avenir du Québec et que ces filiales se donnent des stratégies de prises de contrôle visant la maîtrise québécoise de l’exploitation de ces métaux. Pour cette proposition, je m’inspirais de l’idée originale de M. Jacques Parizeau : « Pour cela, affirmait-il lors d’un colloque sur le développement minier, il faut s’appuyer non pas sur une filiale d’une filiale d’Investissement Québec, mais sur une Société d’État spécialisée dans l’industrie minière, disposant des ressources humaines et financières adéquates, et ayant la capacité de s’introduire dans le capital-actions des filiales québécoises ou canadiennes des plus grandes entreprises en contrepartie de ce que la société québécoise fournit de son patrimoine et le gouvernement de ses services. »

Aujourd’hui, alors que nous sommes au début d’un cycle baissier pour les ressources, je crois que ce serait le moment que le gouvernement songe sérieusement au rachat des éléments d’Alcan de Rio Tinto Alcan afin de créer un géant québécois de l’aluminium. L’État pourrait s’appuyer sur un réseau de partenaires publics et privés (CDP, IQ, les grandes caisses de retraite des organismes ou des entreprises présentes au Québec, les institutions financières du Québec Inc, le gestionnaire canadien du RPC, voire plusieurs grands joueurs de la finance internationale, dont les grands fonds souverains des pays pétroliers) pour prendre le contrôle d’Alcan sans en faire nécessairement une société d’État, grâce à un pouvoir de contrôle minoritaire. À elle seule, la Caisse de dépôt pourrait avoir un pouvoir considérable dans ce montage financier en avançant 5 milliards $ (seulement 2,7% de ses actifs, ou 12,5% de sa perte monstrueuse de 2008). Deux facteurs sont cruciaux dans la production d’aluminium : l’alumine et l’électricité. Avec Orbite Aluminae qui prévoit utiliser une nouvelle technologie d’extraction d’alumine à partir d’argile pour exploiter un gisement en Gaspésie, d’une part, et des surplus d’électricité d’autre part, il est temps d’agir.

Rappelons que Rio Tinto a pris le contrôle d’Alcan en 2007 pour 38 milliards $, lorsque le marché était à son maximum, mais qu’à plusieurs reprises elle a dû déprécier ses actifs dans l’aluminium (Rio Tinto Alcan et Pacific Aluminium). N’oublions pas, non plus, que par cette prise de contrôle, Rio Tinto Alcan possède les seuls grands barrages non nationalisés par Hydro-Québec. D’ailleurs Hydro-Québec devrait immédiatement racheter ces barrages à la nouvelle Alcan québécoise, apportant ainsi un capital d’appoint pour payer le rachat à Rio Tinto. Grâce à notre hydroélectricité nous aurions le potentiel de donner à la nouvelle Alcan québécoise la mission de devenir le producteur mondial d’aluminium avec les pratiques sociales et environnementales les plus responsables de toute l’industrie. Il faut que le facteur de production exceptionnel que constitue l’hydroélectricité québécoise serve à autre chose qu’à engranger des profits pour les multinationales, avec subsidiairement quelques retombées fiscales. Nos ressources doivent servir à enrichir un patrimoine collectif, pour les générations actuelles et futures.

Et si un jour Alcoa décide de quitter le Québec en raison de tarifs d’électricité trop élevés, la société Alcan québécoise n’aura qu’à acheter à bas prix les installations qu’elle décidera de fermer. Mais la présence d’Alcoa au Québec est préférable à son rachat. La présence d’une Alcan québécoise, qui se donnerait une stratégie de 2e et 3e transformation au Québec, aurait l’avantage de créer un nouveau rapport de force avec les autres acteurs (Alcoa et Alouette). Grâce à un joueur québécois ayant une certaine profession de foi nationale, une saine démarche de compétition/coopération entre ces grands acteurs apporterait une bien meilleure dynamique pour l’innovation et une plus grande transformation au Québec. D’ailleurs, comme le remarque très justement la CSN dans un document portant sur ce secteur : « Les multinationales de l’aluminium participent aux diverses activités de ces lieux de concertation, même si elles ne déploient manifestement pas tous les efforts qui étaient attendus pour développer le secteur de la transformation de l’aluminium au Québec. Près d’une trentaine d’établissements sont actifs dans le domaine de la première transformation et leur développement semble se faire à peu près au même rythme que le secteur de la fusion primaire. Il faut ajouter que le dynamisme de la Vallée de l’aluminium s’est surtout concrétisé avec les fournisseurs de machines et d’équipements qui constituent la majorité des 70 entreprises qui gravitent autour de la Vallée de l’aluminium. » La création d’une Alcan québécoise et son intégration plus active au sein d’une stratégie québécoise de développement (en particulier pour une mobilité durable) apporterait une formidable dynamique à cette industrie et aux régions où elle est principalement implantée.

Discussion

2 commentaires pour “Il serait temps de prendre le contrôle de l’aluminium”

  1. Merci pour cette analyse qui donne de la perspective et qui nous fait rêver. Mais ce rêve est réalisable si nous laissons le dogmatisme (c’est meilleur au privé) qui nous empêche de voir l’intérêt d’une entreprise d’État dans un secteur aussi névralgique pour notre développement. Il serait grandement temps de faire un changement de cap.

    Écrit par Janvier Cliche | janvier 14, 2014, 20 h 07 min
  2. [...]   [...]

    Écrit par Il serait temps de prendre le contrôle de... | janvier 19, 2014, 17 h 03 min

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