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Le jeudi 04 mars 2021

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Les quatre sophismes de la seconde grande dépression

L’auteur invité est Robert Skidelsky, professeur émérite d’économie politique au Warwick University et membre de la Chambre des Lords. A été député du Parti Travailliste.

La période écoulée depuis 2008 a vu formulées un incroyable recyclage d’idées reçues, toutes plus erronées les unes que les autres, autour de la question économique, émanant le plus souvent de la bouche des dirigeants politiques. Permettez-moi de vous citer quatre des sophismes qui ont le plus retenu mon attention.

L’économie de la ménagère souabe. « Nous aurions dû demander conseil à la ménagère souabe, » a en effet déclaré la chancelière allemande Angela Merkel à la suite de l’effondrement de Lehman Brothers en 2008. « Elle nous aurait rappelé cet adage selon lequel nul ne peut vivre au-dessus de ses moyens. »

C’est là la prétendue logique raisonnable invoquée en appui de l’austérité. Seulement voilà, ce raisonnement fait fi des conséquences du comportement économe de cette ménagère sur la demande globale. Si l’ensemble des ménages réduisaient leurs dépenses, la consommation totale s’effondrerait, de même que la demande en main-d’œuvre. Et si par malheur l’époux de la ménagère venait à perdre son emploi, les finances du foyer s’en trouveraient d’autant plus menacées.

Le cas général associé à une telle erreur de raisonnement n’est autre qu’un « sophisme de composition » : l’erreur de logique selon laquelle ce qui est vrai pour chaque foyer ou entreprise considérée individuellement le serait également à l’endroit du bien commun. Le cas particulier identifié par John Maynard Keynes réside dans ce qu’il qualifie de « paradoxe de l’épargne » : si chacun décidait d’épargner davantage en période économique difficile, la demande globale serait alors vouée à s’effondrer, réduisant ainsi l’épargne « totale, » en raison d’une baisse de la consommation et de la croissance économique.

Lorsque le gouvernement s’attache à réduire son déficit, particuliers et entreprises n’ont d’autres choix que de se serrer la ceinture, entraînant une baisse de la demande totale. Ainsi, quand bien même ce gouvernement parviendrait à limiter ses dépenses, il est peu probable que son déficit s’en trouve significativement restreint. Et lorsque tous les États adoptent simultanément l’austérité, la baisse de la demande relative aux biens de chaque État est vouée à amputer la consommation domestique et étrangère, laissant chacun dans une situation encore plus défavorable qu’initialement.

L’État ne saurait dépenser plus que ce dont il dispose. Un tel sophisme – bien souvent avancé par le Premier ministre britannique David Cameron – revient à considérer l’État comme une entité qui ferait face aux mêmes contraintes budgétaires que les ménages ou les entreprises. Or, les gouvernements ne sont ni des ménages ni des entreprises. Les États ont toujours la possibilité de lever les montants dont ils ont besoin en émettant des obligations.

Mais alors, un gouvernement de plus en plus endetté ne sera-t-il pas contraint de payer des taux d’intérêt sans cesse plus élevés, risquant ainsi de voir le coût du service de la dette absorber en fin de compte la totalité de ses recettes ? La réponse est non : les banques centrales sont en capacité d’imprimer suffisamment d’argent pour contenir le coût de la dette étatique. C’est ce que l’on a qualifié d’assouplissement quantitatif. Compte tenu de taux d’intérêt proches de zéro, la plupart des gouvernements occidentaux ne peuvent se permettre de ne pas emprunter.

Cet argument ne vaut pas s’agissant de gouvernements ne disposant pas de leur propre banque centrale, auquel cas l’État est alors confronté précisément aux mêmes contraintes budgétaires que la fameuse ménagère souabe. C’est la raison pour laquelle certains États membres de la zone euro ont eu à faire face à tant de difficultés avant que la Banque centrale européenne n’accourt à leur secours.

La dette nationale constituerait une sorte d’impôt différé. Pour les partisans de ce raisonnement bien souvent invoqué, si les gouvernements ont effectivement la possibilité d’obtenir des liquidités en émettant des obligations, de telles obligations, dans la mesure où elles consistent en prêts, devront en fin de compte être remboursées, ce qui ne sera possible qu’au travers d’une hausse de l’imposition. Or, toujours selon cette école, les contribuables anticipant cette hausse, ils choisiront d’épargner aujourd’hui afin d’être en mesure de payer leurs impôts de demain. Plus les gouvernements emprunteraient pour financer leurs dépenses du moment, et plus les peuples seraient enclins à épargner pour payer leur imposition future, neutralisant ainsi tout effet dynamisant attaché à cet accroissement de l’emprunt.

La défaillance d’un tel argument réside dans la réalité selon laquelle il est tout à fait rare que les gouvernements soient confrontés à la nécessité de « rembourser » leurs dettes. Bien qu’ils puissent en effet choisir de le faire, la plupart d’entre eux se contentent de refinancer ces dettes en émettant de nouvelles obligations. Et plus les échéances de ces obligations sont étendues, moins les gouvernements sont contraints de solliciter de nouveaux prêts sur le marché.

Plus important encore, lorsqu’un certain nombre de ressources se trouvent en dormance (par exemple lorsque le taux de chômage est bien supérieur à son niveau normal), les dépenses résultant des emprunts effectués par l’État permettent d’activer ces ressources pour les mettre en action. L’accroissement des recettes gouvernementales généré par cette démarche (parallèlement à une diminution des dépenses en soutien des chômeurs) finance ainsi le surplus d’emprunt, sans nécessité d’augmenter l’impôt.

La dette nationale constituerait un fardeau pour les générations futures. Ce quatrième sophisme a été si souvent formulé qu’il s’est désormais ancré dans l’inconscient collectif. Cet argument voudrait que le fait pour la génération actuelle de dépenser plus que ce qu’elle gagne revienne à condamner la prochaine génération à gagner plus que ce qu’elle dépense afin de payer la facture.

Ce raisonnement occulte le fait que les détenteurs de la dette appartiendront précisément à cette fameuse et soi-disant croulante génération future. Supposons que mes enfants soient contraints de rembourser la dette que vous et moi avons contractée. Leurs finances s’en trouveront certes mises à mal. Mais les vôtres s’en trouveront favorisées. Il peut effectivement y avoir là une démarche négative dans la mesure où elle aboutira à enrichir le créancier au détriment du débiteur, mais cette démarche ne transférera aucun fardeau net aux générations futures.

Le principe est exactement le même lorsque les détenteurs de la dette nationale sont des acteurs étrangers (comme dans le cas de la Grèce), l’opposition politique à l’égard de son remboursement étant certes voué à faire davantage d’émules.

L’économie est un univers riche en idées fausses, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une science naturelle comme la physique ou la chimie. En économie, rares sont les propositions par essence correctes ou erronées. Ce qui vaut dans certaines circonstances peut ne revêtir aucun sens dans d’autres. De plus, la véracité attachée à bon nombre d’hypothèses dépend par-dessus tout des attentes de la population.

Reprenons par exemple le raisonnement selon lequel davantage d’endettement de l’État serait synonyme de fardeau encore plus lourd à l’avenir. Si les individus agissaient selon cette conception, économisant chaque livre, chaque dollar, ou chaque euro supplémentaire que le gouvernement leur glisse dans la poche, aucune nouvelle dépense gouvernementale n’aurait d’effet sur l’activité économique, indépendamment du nombre de ressources en dormance. L’État serait alors contraint d’augmenter l’impôt – faisant ainsi de ce sophisme une prophétie auto-réalisatrice.

La tâche consisterait-elle alors à faire la distinction en économie entre propositions correctes et propositions erronées ? Sans doute s’agirait-il de tracer une ligne de démarcation entre les propositions valables uniquement dans la mesure où les individus y voient une vérité, et celles qui se vérifient indépendamment des croyances. Le raisonnement consistant à affirmer « si chacun d’entre nous économisait un peu plus en période difficile, nos finances s’en trouveraient favorisées, » constitue par exemple une absurdité totale. Nous en pâtirions tous. En revanche, l’affirmation « plus l’État emprunte, et plus la facture de l’endettement est élevée, » se vérifie parfois, et se révèle parfois erronée.

Ou peut-être cette ligne devrait-elle distinguer les propositions reposant sur des hypothèses raisonnables et basées sur les comportements de celles reposant sur des fondements tout à fait absurdes. Lorsque les individus épargnent chaque centime d’argent emprunté et dépensé par le gouvernement, les dépenses n’ont aucun effet de stimulation. Je suis entièrement d’accord avec cela. À ceci près que de tels individus n’existent qu’au sein des modèles formulés par les économistes.

Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright Project Syndicate, 2012.
www.project-syndicate.org

Pour lire le texte original, avec les nombreuses références, on va sur le site de Project Syndicate.

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