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Le mardi 21 novembre 2017

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Excès de finance

L’auteur invité est Dani Rodrik, professeur en économie politique internationale à l’Université de Harvard, auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy (Le Paradoxe de la globalisation : démocratie et avenir de l’économie mondiale).

Comme le sort des marchés émergents a tourné rapidement. Il n’y a pas longtemps, ceux-ci étaient présentés comme le salut de l’économie mondiale – les moteurs dynamiques de croissance qui devaient prendre la relève des économies des États-Unis et de l’Europe en difficulté. Les économistes de Citigroup, McKinsey, PricewaterhouseCoopers et d’autres institutions prédisaient une ère de croissance diffuse et durable, de l’Asie à l’Afrique.

Or, aujourd’hui, le blues des marchés émergents est de retour. Le mauvais coup que les devises de ces pays ont pris lorsque la Réserve fédérale américaine a commencé à resserrer la politique monétaire n’est que le début ; il semble que, partout où l’on regarde, il y ait des problèmes profonds.

L’Argentine et le Venezuela ont épuisé leur stock de ficelles de politique hétérodoxe. Le Brésil et l’Inde ont besoin de nouveaux modèles de croissance. La Turquie et la Thaïlande sont embourbées dans des crises politiques reflétant des conflits internes qui couvaient depuis longtemps. En Afrique, on s’inquiète de plus en plus de l’absence de changement structurel et d’industrialisation. Et la question principale concernant la Chine est de savoir si son ralentissement économique prendra la forme d’un atterrissage en douceur ou violent.

Ce n’est pas la première fois que les pays en développement sont durement touchés par des sautes d’humeur brusques sur les marchés financiers mondiaux. La surprise est que nous soyons surpris. Les économistes, en particulier, devraient avoir appris quelques leçons fondamentales depuis longtemps.

Tout d’abord, l’excitation autour des marchés émergents n’est que cela. Les miracles économiques sont rares et ce, pour une bonne raison. Les gouvernements qui sont capables d’intervenir massivement pour restructurer et diversifier l’économie, tout en empêchant l’Etat de devenir un mécanisme de corruption et de recherche de rente, sont l’exception. La Chine et (à leur apogée) la Corée du Sud, Taiwan, le Japon et quelques autres avaient de tels gouvernements ; mais l’industrialisation rapide que ces pays ont réalisé a laissé sur le bord de la route la plupart de l’Amérique latine, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Asie du Sud.

Au lieu de cela, la croissance des marchés émergents au cours des deux dernières décennies a été basée sur un ensemble fortuit (et temporaire) de circonstances extérieures : les prix élevés des matières premières, la faiblesse des taux d’intérêt et un déversement incessant de financements étrangers. L’amélioration du cadre de politique macroéconomique et de gouvernance ont contribué également, mais bien qu’ils s’agissent davantage de catalyseurs de croissance que de déclencheurs de croissance.

Deuxièmement, la mondialisation financière a été fortement survendue. L’ouverture aux flux de capitaux était censée stimuler l’investissement intérieur et réduire la volatilité macroéconomique. Au lieu de cela, elle a accompli à peu près le contraire.

Nous savons depuis longtemps que les booms d’entrées de capitaux sous la forme d’investissements de portefeuille de court terme alimentent la consommation et les bulles immobilières, avec des conséquences désastreuses lorsque les sentiments de marché tournent inévitablement au vinaigre et les financements s’assèchent. Les gouvernements qui ont bénéficié du tour de montagnes russes à la hausse n’auraient pas dû être surpris par la chute qui s’ensuit nécessairement.

Troisièmement, les taux de change flottants sont des amortisseurs défectueux. En théorie, les taux de change déterminés par le marché sont censés isoler l’économie nationale contre les caprices de la finance internationale, s’appréciant en cas d’inondations de capitaux et se dépréciant lorsque les flux s’inversent. En réalité, peu d’économies parviennent à supporter sans douleur les alignements nécessaires de la valeur des devises.

De fortes réévaluations de change font des ravages sur la compétitivité internationale d’un pays. De même, des dépréciations rapides sont le cauchemar des banques centrales, compte tenu des conséquences inflationnistes. Les taux de change flottants peuvent modérer les difficultés d’adaptation, mais ils ne les éliminent pas.

Quatrièmement, il est déplacé de croire en une coordination mondiale des politiques économiques. Les politiques budgétaire et monétaire des Etats-Unis, par exemple, seront toujours motivées en premier lieu par des considérations domestiques (si pas en deuxième et troisième lieux également). De même, les pays européens peuvent à peine s’occuper de leurs propres intérêts communs, sans parler de ceux du monde. Il est naïf pour les gouvernements des marchés émergents de s’attendre à ce que les grands centres financiers adaptent leurs politiques en fonction des conditions économiques dans d’autres pays.

Pour la plupart, ce n’est pas une mauvaise chose. Les énormes achats mensuels d’actifs à long terme de la Fed – ce qu’on a appelé l’assouplissement quantitatif – ont bénéficié au monde entier en soutenant la demande et l’activité économique aux États-Unis. Sans ces mesures, que la Fed est à présent en train de réduire progressivement, le commerce mondial aurait souffert beaucoup plus. De même, le reste du monde tirera profit de la capacité des Européens à rectifier leurs politiques et stimuler leur économie.

Le reste est entre les mains des fonctionnaires des pays en développement. Ils doivent résister à la tentation de se gaver de financement étranger quand il n’est pas cher et abondant. Au milieu d’un boom de capitaux étrangers, une stagnation de l’investissement privé dans les biens échangeables est un signal de danger particulièrement puissant, qu’aucun gouvernement ne devrait être autorisé à masquer par des discours de type mythologique. Les fonctionnaires sont confrontés à un choix simple : maintenir de solides contrôles prudentiels sur les flux de capitaux, ou être prêts à investir une part importante des ressources en auto-assurance au moyen d’une accumulation de vastes réserves de changes.

Le problème plus profond se situe au niveau de la financiarisation excessive de l’économie mondiale qui a eu lieu depuis les années 1990. Les dilemmes politiques qui en ont résulté – la montée des inégalités, une plus grande volatilité, des marges de manœuvre réduites pour gérer l’économie réelle – continueront à préoccuper les décideurs politiques dans les décennies à venir.

Il est vrai, mais inutile, de dire que les gouvernements ne doivent blâmer qu’eux-mêmes pour s’être imprudemment précipités dans cette course folle. Il est maintenant temps de penser à la façon dont le monde peut créer un équilibre plus sain entre la finance et l’économie réelle.

Copyright: Project Syndicate, 2012.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Timothée Demont

Pour lire le texte original, avec les hyperliens, on va sur le site Private Syndicate.

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