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Le mercredi 22 novembre 2017

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Cochabamba : rien à signaler, vraiment ?

L’auteur invité est Grégoire Souchay, animateur du blogue Escapades Bolivariennes

C’est peu de dire que le sommet climatique actuellement en cours à Cochabamba fait l’objet, dans nos chers pays occidentaux, d’une couverture médiatique limitée… La faute – sans doute – à la Pachamama qui, par l’explosion d’un volcan islandais, a empêchés les braves et courageux journalistes européens d’aller accomplir leur devoir sacré d’information dans les terres sauvages du Nouveau Monde.

Contre vents et marées, un journaliste de l’AFP s’est pourtant rendu sur place. L’occasion de livrer quelques dépêches d’un intérêt contestable. D’une neutralité très relative, ce correspondant écrit notamment : « La présence de VIPs de l’écologie, des droits de l’homme, de l’altermondialisme, et d’une poignée de stars devrait faire de la « Conférence mondiale des peuples sur le Changement climatique et les Droits de la Terre mère » – son titre officiel – un des rendez-vous climat branchés de 2010. ». Puis le même de s’interroger : ce « rendez-vous climat branché » ne serait-il qu’un énième « défoulement anticapitaliste, sans pression de résultat, avec un final festif jeudi 22 pour la Journée de la Terre » ?

Dépêches foireuses et silence médiatique, vous avez sans doute saisi le message : il ne se passe absolument rien en ce moment à Cochabamba. Un rien qui s’intitule sobrement « Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre mère ». Excusez du peu…

Retour en arrière. Décembre 2009, Copenhague. Quinzième réunion successive de l’ONU sur le changement climatique. 100 000 manifestants pour la justice climatique. Et un exemple flagrant de l’incapacité des États (suite à diverses manipulations des pays les plus riches) à décider une réduction conséquente des émissions de gaz à effet de serre. C’est alors que le président bolivien Evo Morales lance l’idée d’un sommet mondial des mouvements sociaux pour le climat. Et propose que celui-ci se tienne dans la ville-symbole de Cochabamba, où un grand mouvement populaire a fait échouer il y a dix ans la privatisation de l’eau en Bolivie.

Quatre mois plus tard, le lundi 19 avril au matin, la conférence ouvre officiellement ses portes (même si la cérémonie d’inauguration n’est prévue que pour le lendemain). En coulisses, cela fait déjà deux jours que ça travaille dur sur les propositions suivantes : établissement des causes structurelles du changement climatique ; élaboration d’une stratégie commune après Copenhague ; création d’un tribunal de justice climatique ; mise en place d’un référendum mondial sur le changement climatique ; élaboration d’une déclaration universelle des droits de la Terre Mère.

Paradoxes et contradictions d’un sommet hors-normes

Selon les organisateurs, plus de 31 000 personnes ont déjà été accréditées pour participer ou assister au sommet. D’un côté, 17 groupes de travail œuvrent sur les propositions évoquées plus haut, de l’autre de très respectables conférenciers, tels Naomi Klein, Amy Goodman ou Alvaro Garcia Linera prennent la parole. Parallèlement à ces conférences officielles se tiennent aussi de nombreux évènements organisés par les mouvements sociaux eux-mêmes. Avec une certaine variété : on me propose aussi bien un débat de fond avec la Via Campesina, sur le sujet de la souveraineté alimentaire, que – dans la salle voisine – une étrange conférence intitulée « religion, spiritualité et changement climatique », animée par le Mouvement taoïste international. Également au programme, une réunion sur les salines d’Uyuni, désert de sel bolivien et plus grande réserve mondiale de lithium, réunion animée par des experts … en architecture futuriste façon Meilleur des mondes et financée par la multinationale Siemens (laquelle se fera une joie d’exploiter ce lithium pour fabriquer les batteries de nos téléphones et ordinateurs portables). Autre vision étrange, ces groupes américains anti-alcool, anti-drogues et anti-jouissance dont le stand fait face à celui des travailleurs de la coca et à un autre tenu par des végétariens prônant l’usage du cannabis pour une alimentation saine.

Clairement, il y a toujours tout et rien dans ce genre de rencontres ; on s’y perd un peu si on n’a pas l’habitude. J’apprends même, de la bouche d’un organisateur, que Coca-Cola aurait offert 400 000 dollars pour s’implanter sur les lieux ; pour le coup, le gouvernement bolivien n’a pas cédé. Reste qu’il faut s’interroger sur le fait que ce grand sommet soit sponsorisé par d’autres grandes entreprises, comme l’Entreprise nationalisée de télécommunications (ENTEL), par celle du pétrole (YPFB) et par des assurances privées. Et qu’il faut aussi s’étonner de la très forte présence des institutions boliviennes : différents ministères, mais aussi l’armée et la police, sont inscrits comme participants.

L’habillage est ainsi surprenant et peu engageant. Mais il n’en reste pas moins que ça bouge et que ça bosse vraiment au fond des couloirs. À commencer par la mise en place de ce référendum mondial sur le changement climatique : la question n’est plus « quoi » ou « pourquoi », mais bien « comment ». Comment faire voter toute une planète ? Le film World vote Now donne à ce sujet de bonnes pistes de réponse, lui qui repose sur une enquête minutieuse, longue de huit années et menée dans le monde entier, et sur une analyse détaillée des différentes situations démocratiques. Il propose même un prototype de scrutin afin de faire voter la population de 190 pays le même jour. Tour de force…

Quand l’ONU se fait siffler…

Mardi matin, inauguration officielle. Tout le monde se regroupe dans le stade du petit village semi-rural de Tiquipaya, siège de la conférence, à quelques kilomètres de Cochabamba. L’endroit est bondé, avec des délégations du monde entier et une forte proportion des peuples originaires, qu’ils soient de l’Altiplano, d’Alaska, d’Afrique centrale ou des îles d’Océanie.

La cérémonie se déroule tranquillement, émaillée de rites culturels et religieux. Des représentants des cinq continents défilent tour à tour à la tribune. Et tout se passe au mieux jusqu’à ce que la représentante du secrétariat général de l’ONU prenne la parole. Surprise : l’immense foule, dans sa grande majorité, hue et siffle alors la déléguée des Nations-Unies. Oui, ce ne sera pas une conférence comme les autres…

Une réaction spontanée à laquelle fait écho Miguel d’Escotto, célèbre prêtre révolutionnaire nicaraguayen. Peu après la cérémonie d’inauguration, celui-ci revient en effet sur la question de l’ONU lors d’un débat sur le tribunal de justice climatique :« Les Nations-Unies sont une fraude généralisée. Elles ne représentent pas les peuples, mais les dirigeants des nations de ce monde. Il ne faut pas réformer l’ONU, il faut la réinventer. Avec des principes véritablement démocratiques. Et sans avoir peur de s’opposer à la toute puissante volonté des États-Unis, eux qui n’ont jamais respecté les décisions de l’ONU et ont toujours agi contre elle et en dehors. Il n’y a aucune raison que nous les prenions en compte pour refonder l’organisation. »

Utopie concrète ?

Les débats se poursuivent, avec des interventions rappelant que les responsables du changement climatique sont les pays riches, ainsi que leurs multinationales. Que combattre le changement climatique, c’est combattre le capitalisme. Et que justice climatique et sociale sont indissociables.

Puis cette première journée se clôture avec une réunion sur la stratégie à adopter après Copenhague, en présence de nombreux représentants des pays du Nord (dont Via Campesina et People’s Movement on Climate Change). L’ensemble reste très calme. Jusqu’à ce qu’une militante mexicaine intervienne : « Le changement climatique, ce ne sont pas des manifestations à planifier. Le changement climatique et les destructions environnementales tuent et exterminent des peuples entiers, qui meurent de faim de soif, dans mon pays comme ailleurs. On ne doit pas demander aux puissants l’autorisation de participer à leurs discussions, mais lutter dès à présent et collectivement jour après jour. C’est la vie de l’être humain sur terre qui est en jeu. »

Un jour de conférence, et je serais bien incapable de dire comment cela va finir. Je constate juste que, une fois de plus, le mouvement vient du Sud, quand le Nord en est encore à se demander comment freiner le néolibéralisme. En elle-même, je crois que l’existence de ce sommet est un événement historique, quelle que soit son issue. Sans perdre de vue – non plus – que la conférence reflète également toutes les contradictions des thèmes de l’indigénisme, de l’écologisme, du productivisme ou du capitalisme vert. Chacun essaie de glisser sa contribution et il y a bien évidemment des frictions, des paradoxes – y compris au sein du gouvernement bolivien, organisateur de l’événement. Développement ou extractivisme ? Justice globale ou mécanismes nationaux ? Action locale ou internationale ?

Des questions qui renvoient aux belles heures de Seattle ou de Porto Alegre, même si, plus qu’auparavant, le mouvement vient d’en bas, des peuples. Ce n’est pas chose anodine de voir dans le grand salon de l’Hotel Régina (un cinq étoiles) des paysans, venus du fond de la pampa argentine, interpeller sans ménagement des pointures occidentales du climat et pointer leurs erreurs.

Je crois, au final, qu’il se passe quelque chose d’important à Cochabamba. Que c’est l’un de ces rendez-vous où l’on parle à la fois du fond et de la mise en pratique d’utopies. Et je crois surtout, quoi qu’en disent – ou plutôt : n’en disent pas – les médias, que cela ne fait que commencer…

On peut lire le texte complet (avec les notes) sur le site Article XI

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