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Le lundi 16 décembre 2019

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Manchester 2012 : la dernière rencontre internationale des coopératives

Depuis quelques années, trois ou quatre ans tout au plus, deux acteurs nouveaux, en économie sociale et solidaire, sont entrées en scène en nous faisant voir une nouvelle dynamique internationale (voir le numéro de juin 2012 de la revue Vie économique). Le premier de ses acteurs fut l’association des Rencontres du Mont-Blanc (RMB). Forum de dirigeants coopératifs et mutualistes français et québécois à l’origine (la première rencontre a eu lieu en 2004), les RMB sont sorties progressivement de l’ombre en 2010-2011 en se donnant une plate-forme politique en 5 chantiers et 20 propositions qui allait les conduire à New-York à l’ONU en mars 2012 puis à Rio+20 en juin de la même année. Une première sous deux aspects : a) enfin un réseau international de coopératives, de mutuelles et d’associations ne fait pas que tenir un forum, il débat de propositions en considérant qu’il faut changer de modèle économique ; b) enfin un réseau international aborde de front la question de l’urgence écologique, de l’économie verte et du développement durable en vue du Sommet de la terre de Rio.

Un deuxième acteur que personne n’avait vu venir a par ailleurs émergé : le Sommet international Desjardins en partenariat avec l’Alliance coopérative internationale (ACI) à l’automne 2012. Un géant financier du monde coopératif québécois plonge dans le débat de la reconfiguration du mouvement coopératif et mutualiste, au Nord comme au Sud, pour trouver des solutions viables et durables à cette crise qui n’en finit plus et qui n’est pas près de finir non plus. D’où l’intérêt politique de suivre l’évolution de l’ACI et de son dernier congrès à Manchester tout comme de savoir qu’il se tiendra un 2e Sommet Desjardins/ACI en octobre 2014.

Le plan d’action 2020 de l’ACI : un document qui vaut le détour

C’est à l’occasion de la rencontre de Manchester à la fin de l’automne dernier que la direction de l’ACI a déposé son plan d’action pour la décennie. En quelque sorte un document d’orientation annonçant les priorités de cette organisation jusqu’à 2020. Le document intitulé Plan d’action pour une décennie coopérative fait 32 pages assez denses. Il a été produit par un groupe de travail intercontinental et écrit sous la plume d’un sociologue britannique (Will Davies, formé à l’Université de Londres et à Oxford), groupe de travail dans lequel on retrouve incidemment quelqu’un de Desjardins (Stéphane Bertrand, principal organisateur du premier Sommet) et la présidente de l’ACI elle-même, Mme Pauline Green.

Document globalement fort progressiste il se déploie autour de cinq priorités, lesquelles peuvent certainement inspirer les débats à venir du prochain Sommet de Desjardins tout comme ceux des RMB de 2013. Le préambule est éloquent : « …Après cinq années de turbulences financières, les économies les plus développées du monde demeurent en état de crise sans qu’aucune issue ne se profile et les économies en développement sont entravées dans leur quête des Objectifs du Millénaire pour le Développement…Le défi 2020 est que la forme coopérative d’entreprise devienne en 2020 le leader reconnu en matière de développement durable sur le plan économique, social et écologique… » Rien de moins. Ambitieux certes mais il faut retenir que le mouvement s’en va dans la bonne direction tant dans son diagnostic de la crise (qu’il ne sous-estime pas) que dans le leadership qu’il entend prendre en matière de «développement» qualifié dans son sens le plus contemporain de durable sur le plan économique, social, écologique.

Par la suite, le document distille sa pensée autour de grands volets. Le premier volet traite de la question de la «participation par la propriété» en identifiant ses moteurs de changements : a) à l’interne, la démocratie coopérative, l’intercoopération, l’affiliation à un mouvement…. ; b) à l’externe : l’émergence mondiale d’une classe moyenne, interconnectée par de multiples réseaux…qui amènent les citoyens à vouloir une plus grande influence sur leur avenir que les générations précédentes…. ; la pression accrue de la société civile pour une participation directe dans l’arène politique en référence au mouvement des jeunes de 2011..conscients des problèmes auxquels est confrontée la démocratie représentative.

Le développement durable ne passe pas par la porte d’en arrière

En deuxième lieu, le document s’attaque à la question du «développement durable»: la réponse des coopératives à l’urgence écologique; le DD au cœur de l’identité coopérative; l’avancement de politiques publiques en DD…Diagnostic lucide au départ : bien qu’il existe quelques exceptions locales, actuellement le développement durable n’est pas un terme universellement associé aux coopératives. C’est ce qui doit changer d’ici 2020. Le mouvement doit démontrer un grand engagement envers le DD ainsi qu’une contribution au DD sur trois définitions: économique, social et écologique. Oui mais quel apport ?

Au plan économique, le document fait le pari que les coopératives ne souffrent pas du problème de la «financiarisation» qui a frappé le capitalisme au cours des vingt dernières années car elles favorisent la diversité et l’écologie globale des formes d’entreprises en introduisant des choix dans la façon de faire des affaires. Au plan social, elles offrent des services sociaux (les exemples italien et japonais sont cités) en n’étant pas que des acteurs du marché tout comme les coopératives de crédit offrent un système de versement qui permet aux personnes qui travaillent dans les pays du Nord de transférer à moindre frais de l’argent à leur famille au Sud (l’Amérique latine est citée à cet effet pour l’ampleur que ce système prend). Au plan écologique, le document prend à témoin l’importance accordée et à accorder à la triple reddition de compte et l’engagement, parmi d’autres, de coopératives investies dans les énergies renouvelables (l’éolien dans les pays scandinaves en Allemagne et aux ÉU (à Minneapolis). Pour finalement conclure très clairement que le message des coopératives ne peut plus se limiter uniquement à l’expression du contrôle démocratique par les membres. Il doit maintenant inclure une référence au développement durable, de façon à susciter l’intérêt des décideurs publics, du grand public et des jeunes. Bref le DD doit être au coeur de l’identité coopérative et communiquer sa différence avec les autres entreprises.

En troisième lieu «l’identité coopérative» vient occuper une bonne place, affirmant d’entrée de jeu qu’elle est une condition pour assurer une voix coopérative dans le débat politique mondial. Puis vient la question récurrente de la dernière décennie : que fait-on comme coopératives avec d’autres qui ne sont pas des coopératives mais néanmoins nos semblables, du moins en partie (entreprises sociales, responsabilité sociale des entreprises, innovation sociale, etc.) ?

En quatrième lieu, les «cadres légaux du développement coopératif», question forcément de caractère politique, visent directement les pouvoirs publics et leur volonté ou non : a) de contribuer à la «biodiversité» de l’économie; b) d’assurer une promotion égale du modèle coopératif et du modèle actionnarial; c) de développer une loi-cadre pour les coopératives. Dans ce dernier cas, il est fait référence à la loi-cadre de l’ACI des Amériques conçue pour l’Amérique latine dès 1988 mais actualisée en 2009. Cadres légaux qui peuvent changer si on est attentif en tant que mouvement aux opportunités offertes par les événements et les changements politiques mondiaux et régionaux.

La capitalisation des coopératives : un enjeu majeur

Vient finalement en cinquième lieu, la question de la capitalisation des coopératives: a) fonds nationaux et fonds mondial de développement coopératif; b) commerce mondial entre coopératives; c) nouveaux instruments financiers sont avancés comme autant de nouvelles pistes. C’est déjà le débat dans les coopératives agricoles canadiennes et québécoises: aller en bourse ou capitaliser les coopératives par des moyens qui leur sont propres ? À ce propos, l’article de Nicolas Mesly dans le journal Ensemble arrive à point nommé pour illustrer le choix de la Fédérée par rapport à celui qu’ont fait les coopératives agricoles canadiennes. Ces dernières sont allées en bourse, ce qui leur a été fatale. Tandis que la Fédérée a choisi de se faire financer par Desjardins et le Fonds de solidarité de la FTQ.

On peut cependant déplorer deux absences. La première a trait à la liaison avec d’autres mouvements. Nombre d’entre eux ont pourtant des préoccupations fort similaires tels les groupes de femmes suite à la mise en place de Marche mondiale des femmes (MMF); les «écolos» souvent engagés au Nord comme au Sud dans l’émergence de coopératives d’énergies renouvelables par exemple ; les syndicats souvent très près des coopératives par leurs fonds de travailleurs ou plus encore dans le développement de caisses d’économie ; les organisations paysannes jamais très loin des coopératives agricoles ou même intimement liées à elles. En second lieu, on peut déplorer que la coopération Nord-Sud (et la priorité au développement coopératif dans les pays du Sud qui lui correspond) soit une question insuffisamment développée. Il n’en demeure pas moins que le document vise juste et met sur la table des enjeux de longue portée en sachant bien les nommer. Par certains côtés, il est inspirant. Par d’autres, on souhaite que les promesses annoncées soient des promesses tenues. On peut aller chercher le document sur le site de l’ACI.

Discussion

5 commentaires pour “Manchester 2012 : la dernière rencontre internationale des coopératives”

  1. C’est un bon résumé des grands courants qui brassent le mouvement coopératif actuellement. Le plan d’action pour une décennie de la coopération de l’ACI est particulièrement révélateur. Quand nous ajoutons les RMB et le Sommet des Coopératives de Québec nous avons l’impression que la table est mise pour une affirmation claire d’une troisième voie que sont les coopératives partout dans le monde.
    Il ne faut pas hésiter à se référer aux textes de l’ACI et du RMB qui nous sont offert dans l’article.
    Merci

    Écrit par Janvier Cliche | mars 16, 2013, 11 h 54 min
  2. Excellente synthèse…Tres à propos la référence au DD…
    Merci pour ce résumé
    Bonne fête de l’équinoxe du printemps et bonne journée mondiale de l’eau
    Amitiés
    Omer

    Écrit par Omer Chouinard | mars 18, 2013, 16 h 29 min
  3. Excellente synthèse…Tres à propos la référence au DD…
    Merci pour ce résumé
    Bonne fête de l’équinoxe du printemps et bonne journée mondiale de l’eau
    Amitiés
    Omer

    Écrit par Omer Chouinard | mars 18, 2013, 16 h 30 min
  4. [...] de Manchester l’automne dernier dont j’ai tiré l’essentiel dans un billet récent, l’Alliance coopérative internationale (ACI) traçe l’avenir de la prochaine décennie en disant ceci : « …bien qu’il existe [...]

    Écrit par Oikos Blogue | Solidarité internationale : le virage écologique est-il en train de prendre forme? | avril 3, 2013, 6 h 11 min
  5. [...] exercer dans l’économie de l’avenir un leadership de premier ordre en matière de DD. Voir à ce sujet mon billet. Quelles sont ses principales lignes de force de ce mémoire [...]

    Écrit par Oikos Blogue | Virage écologique des coopératives au Québec : de la vision et une certaine ambition ! | janvier 21, 2014, 6 h 06 min

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